Tous les souvenirs sont faux

Extrait de lemonde.fr du 16.07.2008 : Tous les souvenirs sont faux

De son effrayant voyage mental dans des contrées inexplorées de la mémoire, Beth Rutherford tire cette leçon : “Le pouvoir de suggestion est sous-estimé.” A l’âge de 19 ans, cette jeune Américaine, stressée par son travail d’infirmière dans une unité de cancérologie, décide de consulter une psychothérapeute. Elle ne se doute pas alors qu’un passé enfoui va surgir et transformer sa vie. Au fil des séances de thérapie de “mémoire retrouvée”, elle découvre qu’elle a été violée à plusieurs reprises par son père entre 7 et 14 ans. Qu’il lui a fait subir un avortement. Accusé par sa fille, il perd son emploi et risque la prison.

“Je me souvenais qu’il avait introduit en moi des ciseaux et une fourchette, et d’autres horreurs”, dit-elle dans un témoignage publié par la Fondation sur le syndrome des faux souvenirs. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : rien de ce qu’elle croyait avoir enduré n’était arrivé. Comme devaient le montrer des examens médicaux, Beth était encore vierge, et son père avait subi une vasectomie bien avant les événements incriminés.

Aux États-Unis, Beth est devenue un emblème du syndrome du faux souvenir. Depuis les années 1980, on compte des centaines de procès mettant aux prises des adultes accusant leurs parents d’abus sexuel ou de pratiques sataniques, puis se retournant contre le psychothérapeute ayant introduit ces “souvenirs” dans leur mémoire.

Aux Etats-Unis, Beth est devenue un emblème du syndrome du faux souvenir. Depuis les années 1980, on compte des centaines de procès mettant aux prises des adultes accusant leurs parents d’abus sexuel ou de pratiques sataniques, puis se retournant contre le psychothérapeute ayant introduit ces “souvenirs” dans leur mémoire. En Europe, ces cas sont moins fréquents. La théorie psychanalytique y a-t-elle été mieux digérée ? Freud a vite réalisé que les trop nombreux témoignages d’abus sexuels que faisait naître sa cure étaient le fruit de celle-ci. Ce qui l’a conduit à les ranger dans la catégorie des fantasmes.

Paul Bensussan, psychiatre et expert national auprès des tribunaux, a cependant eu l’occasion de poser à plusieurs reprises un diagnostic de “souvenir retrouvé” erroné. Il constate que le monde judiciaire ne semble pas encore conscient de cette problématique. “En qualifiant d’emblée le ou la plaignant(e) de “victime”, on a tendance à confondre crédibilité, sincérité et véracité, note-t-il. On est alors très loin de se demander s’il y a eu induction par un thérapeute et de s’interroger sur le rôle de celui-ci dans le dévoilement.”

La question demeure : comment la mémoire humaine peut-elle à ce point être remodelée ? La réponse est peut-être que, par essence, tous nos souvenirs sont faux ou, du moins, falsifiables.

La psychologue américaine Elizabeth Loftus est une pionnière des études sur le sujet.

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