Quand la santé mentale devient un terrain d’emprise – un article de Esther Serrajordia du journal LA CROIX

Dérives sectaires : les réseaux sociaux nouveau terrain de jeu des gourous

Source: Avec l’accord de Madame Esther Serrajordia- Journaliste pour LA CROIX
– 9 février 2026 à 16h03

Quand la santé mentale devient un terrain d’emprise

Encore érigée en grande cause nationale en 2026, la santé mentale attire, depuis la pandémie de Covid-19, de nombreux « pseudo-thérapeutes ». Alors que les signalements pour dérives sectaires augmentent, le film Gourou, en salles depuis le 28 janvier, éclaire les risques de manipulation.

Sur les réseaux sociaux, les publications sonnent toutes pareil. « Moi aussi, j’ai été cette personne qui vivait une relation amoureuse toxique, était en difficulté au travail, ne trouvait plus de sens à sa vie ; j’ai vaincu la dépression il y a un an ! Et aujourd’hui je te raconte mon histoire pour que tu aies cette possibilité de métamorphoser ta vie. Si tu veux arrêter de subir ta vie, envoie-moi un message ». Derrière ces récits, des personnes qui se présentent comme « thérapeute intuitif », « guérisseur émotionnel » ou encore « coach en trauma ». Des profils qui font écho au film de Yann Gozlan, Gourou, sorti le 28 janvier, dans lequel Pierre Niney incarne un coach charismatique dont la quête d’influence dérive vers la manipulation.

Ils exploitent la promesse de solutions miracles, assurant apporter une réponse à chaque souffrance, résume Mickaël Worms-Ehrminger, docteur en santé publique. Contre 50 euros, ils proposent un fichier censé tout régler. D’autres feignent l’amitié, proposent un appel en visioconférence, puis réclament 100 euros. Pour les victimes, ces séances de coaching prennent la forme de consultations psychologiques, sans en offrir le cadre ni les garanties. Et ces situations sont désormais monnaie courante. Tout le monde est concerné.

De fait, dans son dernier rapport d’activité publié en avril 2024, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) fait état d’une augmentation des signalements concernant certaines pratiques de développement personnel. Plus largement, les thématiques liées à la santé et au bien-être constituent la majorité des signalements reçus par la Miviludes entre 2022 et 2024. Une tendance qui s’explique notamment par la pandémie de Covid-19, laquelle a favorisé le développement de ces pratiques sur Internet, mais aussi par l’essor du marché de la santé mentale – érigée en grande cause nationale pour la deuxième année consécutive.

La Miviludes a relevé que 20 % des psychologues faisant l’objet d’un signalement n’étaient pas enregistrés auprès des agences régionales de santé.

Beaucoup de ces imposteurs prétendent être psychologues. La Miviludes a ainsi relevé que 20 % des psychologues faisant l’objet d’un signalement n’étaient pas enregistrés auprès des agences régionales de santé. À côté de ces usurpations, de nouveaux acteurs émergent : des naturopathes qui recommandent de substituer les thérapies conventionnelles et les antidépresseurs par du développement personnel ou par le « breathwork », une technique de respiration à visée prétendument thérapeutique. D’autres pratiques, comme la « psychologie nucléaire », contraignent des clients à des pratiques sexuelles extrêmes sous couvert d’évolution spirituelle. Enfin, de nouvelles appellations se multiplient : « passeurs d’âmes », « consultants en mémoire cellulaire », « karma-thérapeutes », qui prétendent décrypter les conflits internes en remontant jusqu’aux ancêtres ou aux vies antérieures.

« Cette prolifération de dénominations est d’autant plus problématique qu’il existe un véritable déficit de culture et de repères en matière de santé mentale, observe Mickaël Worms-Ehrminger. Lorsqu’on a mal aux poumons ou un problème de peau, on sait spontanément qu’il faut consulter un pneumologue ou un dermatologue. En revanche, quand on se sent plus irritable, plus fatigué, on ne sait pas toujours vers qui se tourner. Beaucoup associent encore le psychiatre à des situations extrêmes, à la “folie” ou aux hallucinations. Alors on cherche, notamment sur Internet, et c’est là que commence l’appâtage. »

Autre facteur : la difficulté d’accès à des professionnels de santé sur ces questions. « Il n’est pas rare que j’entende : “Il n’y avait pas de psychologues ou de psychiatres disponibles, mais j’ai trouvé un rendez-vous avec un maître reiki [une méthode non conventionnelle originaire du Japon, NDLR], et ça m’a fait beaucoup de bien” », explique Florence Pinloche, psychologue clinicienne qui travaille depuis vingt-cinq ans au Centre contre les manipulations mentales, une association qui accompagne les victimes et leurs familles confrontées aux dérives sectaires. « Il y a souvent une accroche très forte dès le premier rendez-vous : la victime est séduite, en confiance. La “psychothérapie” proposée par le charlatan est généralement brève, ce qui rassure ceux qui ne veulent pas s’engager dans un suivi sur plusieurs années, constate-t-elle. Puis l’engrenage se met en place : la personne reçoit des soins inadaptés, est entraînée dans une logique qui l’isole de ses proches. Soit elle se laisse happer et consacre tout son temps et son argent à ce coach, soit, au bout de plusieurs mois, elle conclut que ça ne fonctionne pas, et qu’elle ne pourra jamais aller mieux, puisque “un thérapeute n’a pas réussi à l’aider”. La perte de chance est le premier danger. Il y a des morts… », insiste la psychologue.

Pour ces pseudo-thérapeutes, l’argent est la motivation première, mais pas la seule. « Il y a aussi une volonté de pouvoir sur l’autre, particulièrement en santé mentale. Le gourou existe à travers l’emprise qu’il exerce sur autrui », analyse Florence Pinloche. Parmi les techniques d’emprise utilisées figurent les faux souvenirs induits, une notion complexe mentionnée dans le rapport de la Miviludes. Il s’agit, face à une personne – le plus souvent une femme – qui consulte pour un problème d’amour, de travail, de fatigue, de mal-être, de lui expliquer que son malheur actuel est la conséquence d’un traumatisme subi dans la petite enfance : maltraitances, manque d’amour maternel, voire abus sexuels. « Peu à peu, ils vont lui faire couper tout lien avec sa famille, ses parents, ses amis », décrit Claude Delpech, présidente de l’association Alerte faux souvenirs induits (Afsi) depuis sa création en 2005.

En ce moment, elle accompagne une famille qui ne voit plus sa fille. « Elle était ingénieure au Canada et est revenue en France après un gros chagrin d’amour. Elle a consulté une coach, d’abord pour l’aider à retrouver du travail. Après une, deux puis trois séances, elle accuse son père d’abus survenus dans son enfance. Elle coupe alors tout lien avec sa famille, quitte son emploi et devient coach à son tour – ce qui, selon moi, est l’aboutissement de la manipulation des pseudo-thérapeutes », raconte Claude Delpech.

Elle et son association signalent ces praticiens non qualifiés à l’agence régionale de santé et à la Miviludes. Certains ont même été poursuivis en justice et condamnés. Mais depuis le Covid-19, ces derniers exercent essentiellement à distance, ce qui rend leur repérage plus difficile. « Je pense à l’une d’entre elles, qui exerce en Bretagne. On aimerait la coincer, mais on ne sait même pas où elle habite », regrette Claude Delpech.

Hormis les psychologues et les psychiatres, les autres acteurs en santé mentale ne sont pas réglementés, ce qui complique le contrôle. « Il faut que l’État encadre la formation de ces pratiques non conventionnelles. Certaines approches peuvent exister, mais seulement dans un cadre strict. Un naturopathe, par exemple : s’il conseille d’adapter son régime en fonction d’une maladie, très bien. Mais s’il demande d’arrêter les traitements, là c’est non, et il devrait être facilement sanctionné », explique Bruno Falissard, président de la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, qui a coordonné plusieurs rapports thématiques de l’Inserm sur les dérives sectaires en santé.

En attendant, la Miviludes et les professionnels alertent sur les signaux qui doivent mettre la puce à l’oreille. Si le praticien dénigre la médecine conventionnelle ou promet une guérison miracle, c’est un premier indice. « Quand vous voyez que ça coûte cher et qu’on vous demande de revenir très vite et très souvent, faites attention, prévient Bruno Falissard. C’est qu’on s’intéresse plus à votre portefeuille qu’à vous. »

Esther Serrajordia
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Repères – La santé et le bien-être au premier rang des signalements

Entre 2023 et 2024, la Miviludes a reçu 4 571 saisines. C’est 13,7 % de plus qu’en 2021 et 111 % de plus qu’en 2015. Sur tous les signalements reçus, la santé et le bien-être arrivent en tête (37 %), devant les cultes et spiritualités (35 %). Son précédent bilan, en 2022, pointait déjà la santé comme « sujet de préoccupation majeur ».

Les signalements en santé visent à 80 % des individus considérés comme non professionnels de santé (thérapeute, naturopathe, etc.). Les 20 % restants impliquent des psychologues (29 %), des médecins généralistes (20 %), des psychothérapeutes (14 %) et des ostéopathes (12 %).

Deux signalements sur dix traités par la Miviludes concernent des mineurs. L’organisme souligne que certains enfants naissent ou grandissent au sein de mouvements sectaires, tandis que d’autres adolescents, en quête de repères, peuvent être attirés par des discours simplistes et trompeurs, qui prétendent répondre à leurs aspirations idéalistes.